Man in Congo crossing small footbridge with motorcycle

Note de Synthèse 2 : Redevabilité Locale au Congo

L’équipe de recherche a travaillé pendant cinq ans dans l’Est du Congo pour évaluer les effets d’un gros programme de reconstruction axé sur les communautés. Pour les défenseurs de ce type de programme, la reconstruction axée sur la communauté promet non seulement d’améliorer les revenus économiques mais aussi de changer les pratiques locales de redevabilité. Cette recherche, concentrée sur une intervention qui visait à atteindre près de deux millions de bénéficiaires, a démontré que le programme a été bien mis en place mais n’a pas prouvé qu’il a eu les effets désirés sur la redevabilité locale.

Effets Économiques et Sociaux d’un Programme de Reconstruction Axée sur les Communautés au Congo.
Intervention:

Entre 2007 et 2011, le programme de Reconstruction Axée sur la Communauté Tuungane (CDR — “Community Driven Reconstruction”) a travaillé dans 1 250 villages affectés par la guerre, essayant d’aider environ 1 780 000 personnes. A cette époque, le programme organisait les élections des comités de village dans chacun de ces villages et procurait des formations au leadership, à la bonne gouvernance et à l’inclusion sociale. Les comités élus travaillaient avec les populations pour sélectionner des projets de développement et superviser la mise en place de ces projets. Lors de la première étape de Tuungane I, qui est l’objet de notre analyse ici, le projet a soutenu la construction ou la réhabilitation de 1 700 salles de classe et 150 cliniques ainsi que des projets pour améliorer le développement des infrastructures et des ressources. Derrière l’intervention Tuungane, l’idée est que la formation couplée à une initiation et une pratique de la gouvernance responsable dans le contexte de ces projets peut produire de la connaissance par la pratique et entraîner un changement dans la redevabilite locale et la cohésion sociale tout en améliorant le bien-être des communautés.


Conception de la recherche:

Stratégie de la Recherche

Ce projet de recherche, monté en partenariat avec l’IRC, visait à mesurer l’accomplissement des objectifs du programme. Afin de mesurer les effets causaux de Tuungane, nous utilisons uneintervention au hasard. Les communautés Tuungane sont sélectionnées au hasard par un tirage au sort public dans un grand groupe de communautés potentiellement participantes. Ces caractéristiques nous permettent d’observer un ensemble de communautés de « contrôle » qui sont similaires aux communautés Tuungane à tous les égards sauf celui de la présence du programme. Par ailleurs, au sein de l’échantillon sélectionné, un ensemble de communautés choisies au hasard a suivi une variation du programme, dans laquelle les comités de développement de communauté n’étaient pas soumis à une exigence d’égalité de genre.

Une innovation clé de cette recherche est l’introduction de nouvelles mesures d’évaluation des changements comportementaux. Ces mesures sont générées par l’introduction d’un tout nouveau schéma de transfert d’argent inconditionnel (RAPID) dans lequel un ensemble de 560 villages sélectionnés au hasard dans les zones de traitement et de contrôle (avec une population entre 200 et 2000) recevaient une bourse de 1000$ qu’ils pouvaient gérer comme ils le concevaient avec un minimum de supervision et de conseil. La question clé devient alors : est-ce que les zones qui ont pris part au programme Tuungane réagissent à RAPID différemment des zones qui n’y ont pas pris part ? Le contrôle et l’audit nous ont permis de rassembler des mesures à propos de qui prenait les décisions, comment les décisions étaient prises, la mesure dans laquelle les citoyens essayaient de superviser l’action de leurs dirigeants, à quel point les communautés étaient efficaces dans la gestion des fonds et le partage de l’information, la transparence du budget et la répartition des biens.

Résultats

Résultats de la mise en place : Alors que la qualité de la mise en place n’était pas concentrée sur cette recherche, nos données confirment que Tuungane a mis en place avec succès un grand nombre de projets dans les zones ciblées, que les projets étaient en accord avec les préférences des populations et que les populations ont rapporté un niveau élevé d’initiation aux activités du projet et de satisfaction de ses résultats.

Résultats sur les impacts : La plupart des mesures échoue à prouver que ces expériences positives de l’intervention Tuungane ont apporté des changements comportementaux. En général, nous trouvons que pour beaucoup de mesures de gouvernance locale, les résultats étaient relativement forts pour les deux zones de traitement et de contrôle. Par exemple, près de la moitié de tous les comités étaient sélectionnés par des procédures électorales ; cependant la propension à utiliser des élections étaient presque aussi grande dans les zones non-Tuungane que dans les zonesTuungane. Les niveaux de transparence étaient similaires dans les deux groupes. Au sein du programme RAPID, les villageois étaient informés qu’au moins 900$ de financement seraient disponibles en fait, 1000$ étaient distribués aux leaders de projet. Cependant, lors de notre retour nous avons découvert que 40% de la population savait que le chiffre final était 1000$ et non 900$; ce chiffre était encore une fois identique dans les zones Tuungane et non-Tuungane. Sur les 1000$ alloués aux communautés, une moyenne de 150$ n’étaient pas traçables par nos équipes d’audit; encore une fois, ce chiffre était quasiment identique dans les zones de traitement et de contrôle. Il y a des preuves que dans les zones Tuungane, les communautés incluent plus de femmes dans les comités pour gérer le fond RAPID, mais cela ne représente pas un effet substantiel. Il y a aussi des preuves que les citoyens des zones Tuungane sont plus enclins à protester lorsque les fonds sont mal utilisés par les leaders, suggérant quelque amélioration du contrôle de la redevabilité du bas vers le haut. Et il y a de minces preuves positives d’amélioration du niveau de confiance, donné par une mesure fondée sur des sondages (particulièrement la confiance entre ex-combattants, qui est généralement faible), mais aucun effet n’a été perçu pour les autres mesures de cohésion au sein ou entre les villages. Il y a de minces preuves d’effets économiques positifs et quelques preuves (généralement dispersées) suggérant des effets inverses.

Résultats sur la répartition des genres : Nous trouvons que même sans l’exigence d’égalité de genre, les femmes représentent environ 30% des membres du comité. Cela reflète peut-être des attitudes préexistantes à l’égard du rôle des femmes ou dévoile l’accent général sur l’inclusion des genres au sein de Tuungane (notre examination des choix effectués à l’extérieur de la procédureTuungane suggérait une proportion bien plus faible de femmes sélectionnées pour ces positions). Cela suggère qu’au sein du contexte de ce programme l’exigence de parité n’est pas nécessaire pour s’assurer qu’il y ait une part de représentation mais elle augmente l’importance numérique des femmes dans les comités. Il y a quelques preuves que l’exigence d’inclusion diminue le nombre de projets axés sur l’eau et les installations sanitaires par rapport à l’éducation. Cela ne traduit pas les différences entre les préférences déclarées des hommes et des femmes dans la population en général, mais est (faiblement) révélé par les différences entre les préférences déclarées des hommes et des femmes au sein des Comités de Développement de Village. Cependant, nous ne trouvons aucune évidence d’un changement positif des attitudes à l’encontre des rôles et responsabilités des femmes en résultat de l’exigence de parité de genre. En bref, les exigences de parité ne sont pas une méthode efficace de renforcer la position des femmes dans ce contexte.

Limites

Premièrement, les résultats ne traitent vraiment que la première phase de Tuungane. Même si cette phase couvrait les interventions de gouvernance principales, elle impliquait des projets relativement petits et comptait seulement 20% des financements alloués au projet dans son ensemble (3,7 millions de dollar sur 18$). Deuxièmement, la recherche a été mise en œuvre dans un délai relativement rapide après la finalisation de ces petits projets ; dans un cas comme la construction de salles de classe, les retours économiques potentiels peuvent survenir bien après. Pour ces raisons, nous pensons que les résultats les plus considérables concernent les effets sociaux et non les effets économiques du programme. Troisièmement, l’absence de preuves d’un effet positif n’équivaut pas à la preuve de son absence – il est possible que dans certains cas il existe de petits effets positifs et que nous manquions de la capacité statistique pour les identifier.

Implications Politiques:

En général, les résultats sur les impacts du programme sur le bien-être économiques et les attitudes socio-politiques des populations sont étonnamment négatifs. Alors qu’il existe très peu de preuve d’effets adverses, les preuves d’effets positifs sont dispersées et généralement faibles. Cela est en accord avec les résultats d’autres études qui ont aussi échoué à trouver des preuves pour les revendications majeures du modèle CDR. Nous ne pouvons que spéculer sur les raisons de ces faibles effets.

  • Pour les résultats économiques, les faibles investissements par habitant et la rapide chronologie de mesure peuvent plausiblement expliquer ces résultats. Même si la couverture temporelle et spatiale est large, les investissements par habitant, à la fois en termes de finances et de formation, sont faibles.
  • L’explication la plus simple pour les faibles effets sur le résultat de gouvernance est que les structures existantes sont résilientes et que tandis que le comportement peut changer temporairement pour remplir les conditions des acteurs du développement, un changement plus fondamental n’est pas atteint.
  • Une autre possibilité est que l’échelle du projet était trop petite pour affecter la gouvernance : trop peu étaient impliqués directement dans les formations et le management du projet et les bourses étaient peut-être trop faibles pour assurer un engagement de grande ampleur.
  • Une troisième possibilité est que le programme est conçu au mauvais niveau pour produire un changement dans les structures de gouvernance et la cohésion sociale ; Tuungane était concentré sur les niveaux les plus locaux qui ne présentaient peut-être pas les mêmes problèmes de cohésion et de faible gouvernance qui étaient si visibles au Congo au niveau macro.

En bref, combiné avec les preuves négatives d’études reliées, nos résultats présentent un défi au modèle CDR et à sa capacité de produire les impacts sociaux et économiques que ses défenseurs lui attribuent.