Note de synthèse 13 : Réduire le Clientélisme dans une Jeune Démocratie d’Afrique de l’Ouest

Dans de nombreuses jeunes démocraties, les hommes politiques distribuent des cadeaux personnels et des faveurs aux électeurs et s’engagent dans des transferts ciblés, particulièrement lors des campagnes électorales. Cette pratique, connue sous le nom de « clientélisme », peut être néfaste au développement puisqu’elle résulte en une utilisation inefficace des ressources de l’état et peut protéger des politiciens corrompus contre une sanction par le scrutin électoral, diminuant leur responsabilité face aux citoyens. En 2001, 2006 et 2011, Leonard Wantchekon et son équipe de recherche ont testé différents mécanismes visant à réduire le clientélisme dans trois expérimentations de terrain différentes, conduites durant les élections présidentielles au Bénin. Alors qu’ils trouvent des résultats décourageants pour les interventions qui se concentraient seulement sur les types de politiques que les politiciens offraient aux électeurs, ils montrent que les interventions visant à changer la façon dont les citoyens se confrontent aux candidats pourraient aider à réduire la prévalence des pratiques clientélistes.

Clientélisme et Comportement Électoral : Preuves d’une Expérimentation de Terrain au Bénin (2003)

Date de Publication: Friday, March 20, 2015

Chercheur Principal: Leonard Wantchekon

Co-Auteur: Thomas Fujiwara (co-auteur en 2013)

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Région Géographique: Africa

Question de Recherche:

Est-ce que les candidats aux présidentielles peuvent mener des campagnes électorales de telle sorte que le rôle du clientélisme en politique soit durablement réduit ?

Préparé par: Jasper Cooper

French

Contexte:

Ancienne colonie française, le Bénin est passé d’un système autoritaire à un régime démocratique en 1989. Malgré des élections animées avec une participation répandue, le Bénin a souffert d’années de mauvaise gouvernance économique et de décisions politiques de court terme. Selon plusieurs chercheurs, des institutions internationales et des organisations de la société civile, le clientélisme rampant a contribué à cette situation négative dans laquelle des élections à haute participation produisent de faibles résultats de gouvernance. Cependant, alors que la littérature abonde sur la façon dont les pratiques clientélistes fonctionnent et sur les obstacles qu’elles opposent au développement, nous ne comprenons toujours pas comment elles peuvent être stoppées. Les expérimentations de terrain de Wantchekon au Bénin ont cherché à tester l’efficacité de plusieurs politiques anti-clientélistes, toutes étant adaptées pour être mises en place à grande échelle. Même si chaque intervention emploie un modèle légèrement différent, la formule de base reste la même : avec la coopération des candidats présidentiels majeurs, les chercheurs attribuent au hasard certains villages à un groupe de « contrôle » qui subit les rassemblements typiques d’une campagne clientéliste (avec distribution d’argent et de cadeaux), et les autres villages au groupe de « traitement » qui expérience une campagne électorale non-clientéliste visant à créer des relations plus saines entre électeurs et candidats. Les pratiques d’achat de vote telles que la distribution de cadeaux ou d’argent ont été interdites dans les interventions sur le groupe de traitement, et des politiques globalement bénéfiques (telle qu’une réforme nationale des services de santé) sont promues et discutées.


Conception de la recherche:

Lors de son expérimentation en 2001, Wantchekon a attribué 24 villages à un des deux types de campagne électorale : une campagne « clientéliste » avec distribution de cadeaux et promesses de faveurs matérielles en échange des votes ; et une campagne « par programme », dans laquelle les candidats promettaient de mettre en place des programmes politiques de grande ampleur qui pourraient bénéficier à la nation dans son ensemble. Les chercheurs ont comparé la répartition des votes obtenus par les candidats dans les villages de traitement avec les résultats des autres villages dans lesquels les campagnes électorales étaient menées comme de coutume. Les résultats de cette étude suggèrent que renoncer simplement aux pratiques clientélistes et aux messages électoraux en faveur de programmes politiques de grande ampleur n’est pas une stratégie viable pour les candidats. Les candidats obtiennent moins de voix lorsqu’ils font campagne sur des programmes de politiques et plus de voix lorsqu’ils utilisent des pratiques clientélistes. Malgré ceci, les électeurs mieux informés, les femmes ou les membres de la même ethnie que les candidats étaient beaucoup plus enclins à voter pour les candidats qui s’étaient présentés avec un programme politique.

Wantchekon et Fujiwara ont exploré ce dernier résultat dans une deuxième expérimentation qui s’est passée durant les élections présidentielles de 2006. L’équipe de recherche avait émis l’hypothèse que les programmes politiques utilisés lors de l’expérimentation de 2001 avaient échoué contre les stratégies de campagne clientélistes car les électeurs n’étaient pas informés des bénéfices potentiels de telles politiques. Ainsi, l’intervention de 2006 a engagé les électeurs dans des débats de style municipal, visant à augmenter la « demande » pour des politiques moins clientélistes. Dans cette expérimentation, l’équipe de recherche a organisé des rassemblements publiques de grande ampleur sur les principaux problèmes du Bénin et sur la façon dont le candidat qu’ils représentaient prévoyait de les résoudre. Ces rassemblements se sont fortement démarqués des rallyes organisés lors des campagnes opérées dans les villages contrôle, avec des distributions de cadeaux et d’argent ainsi qu’une exécution inégale du programme du candidat.

De la même manière que lors de la première expérimentation, Fujiwara et Wantchekon ont mesuré la façon dont le traitement a affecté la part de vote que les candidats expérimentaux ont obtenue au niveau du village, et la probabilité qu’un électeur vote pour le candidat, étant donné ses caractéristiques individuelles. Le traitement n’a pas d’impact considérable sur la participation électorale ou sur la part des votes que les candidats ont obtenue. Cela suggère que les électeurs participeront toujours malgré l’absence de récompenses directes en argent. Cependant, les données révèlent un autre constat lorsque l’on prend en compte les dynamiques de l’élection : quand le candidat expérimental avait gagné la majorité des votes dans un village lors de l’élection en 2001, les réunions municipales ont diminué sa part des votes jusqu’à 8 points de pourcentage ; cependant, lorsque le candidat n’avait pas été vainqueur dans ce village en 2001, le traitement a augmenté sa part des votes jusqu’à 17 points de pourcentage. En d’autres termes, le traitement par la campagne de style municipale a heurté les hommes politiques au pouvoir et aidé les opposants.

Une interprétation possible de cet impact est que le traitement anti-clientéliste augmente la compétition démocratique : en informant les électeurs sur les politiques des candidats et leurs conséquences, les réunions à la municipalité ont procuré une alternative aux arrangements bien ancrés d’achat de vote qui avaient soutenu les votes pour les candidats dans leurs « places fortes » des années précédentes.

La troisième et la plus récente expérimentation de Wantchekon en 2011 visait à résoudre ces problèmes et procure les preuves les plus convaincantes de la durabilité des stratégies de campagne non-clientélistes. De même que lors de l’expérimentation de 2006, le traitement comprenait des réunions de style municipal dans lesquelles les villageois étaient exposés aux propositions politiques des candidats expérimentaux et en débattaient. L’expérimentation de 2011 comportait le plus grand échantillon des trois expérimentations et peut être considérée comme représentative du Bénin dans son ensemble (à l’exception de la capitale, Cotonou).

Est-ce que la Personne Interrogée a Voté pour le Candidat Expérimental? (Estimations de l’OLS)
  Total Candidats de l’Opposition Candidat Actuellement au Pouvoir
Le vote a eu lieu dans le village traité 0.0599***(0.0206) 0.0864***(0.0275) -0.0101(0.0156)
N 4529 3285 1244
Est-ce que la Personne Interrogée a Considéré le Candidat Expérimental comme le « Meilleur Candidat » ? (Estimations de l’OLS)
  Total Candidats de l’Opposition Candidat Actuellement au Pouvoir
Le vote a eu lieu dans le village traité 0.0663***(0.0212) 0.0999***(0.0270) -0.0256(0.0227)
N 5113 3744 1369
Interprétation : Lorsqu’ils se présentent sur des programmes de traitement, tous les types de candidats obtiennent 6 points de pourcentage des votes de plus, comme démontré par les sondages représentatifs des électeurs dans les villages de contrôle et de traitement. Cet effet est statistiquement très significatif. Les candidats d’opposition reçoivent 9 points de pourcentage de la part des votes auto-rapportés de plus lorsqu’ils se présentent sur un programme de traitement, par rapport au contrôle. On estime que le candidat actuellement au pouvoir a perdu un point de pourcentage de la part des votes sur le programme de traitement, même si cet effet n’est pas statistiquement distinguable de l’effet zéro.

 

* p < 0.1, ** p < 0.05, *** p < 0.01

Écarts-type robustes agrégés au niveau du village. Contrôles par régression pour les effets fixes au niveau régional.

Les résultats soutiennent la plupart des découvertes encourageantes de l’étude de 2006. Le traitement a augmenté la participation par trois points de pourcentage, renforçant la notion que les politiques anti-clientélistes n’affectent pas nécessairement inversement la participation démocratique. Par rapport au contrôle, les candidats organisant des réunions de municipalité non-clientélistes ont reçu 6 points de pourcentages des votes en plus. De même que lors de l’expérimentation en 2006, cet effet était particulièrement vrai pour les candidats faisant campagne hors de leurs places fortes : les candidats de l’opposition ont obtenu 9 points de pourcentage des votes de plus en utilisant les réunions à la municipalité comme stratégie de campagne. Ces résultats suggèrent fortement que l’implication des électeurs dans la délibération sur les enjeux politiques peut procurer une alternative de campagne viable contre les stratégies clientélistes, surtout pour les candidats en situation d’opposition.

Implications Politiques:
  • Dans des contextes où le clientélisme est pléthore, abandonner simplement des pratiques d’achat de vote et de faveurs clientélistes n’est probablement pas une stratégie viable pour les candidats, qui seront désavantagés dans la compétition. N’importe quelle stratégie de campagne visant à réduire le clientélisme de façon durable doit être compétitive face à ces tactiques clientélistes.
  • Les efforts pour rendre les stratégies non-clientélistes de campagne compétitives doivent se concentrer sur les électeurs. Cela signifie non seulement d’offrir des alternatives de programmes aux arrangements clientélistes, mais aussi d’informer et d’engager les électeurs dans un débat sur les mérites respectifs des différents programmes politiques. Les rassemblements de style municipal sont une stratégie efficace pour promouvoir cet engagement.
  • Une attention doit être accordée aux différentes façons dont ces réformes vont impacter les rivaux politiques. Les stratégies de campagne participative telles que les débats municipaux vont probablement bénéficier à certains candidats plus qu’à d’autres, en particulier ceux de l’opposition.
  • Tous les efforts pour décourager le clientélisme par des campagnes électorales doivent tenter de produire des résultats démocratiques positifs. En particulier, chaque intervention qui cible l’achat de vote doit s’assurer que la réduction de la participation est maintenue au minimum ou évitée. Les preuves suggèrent que les réunions à la mairie peuvent même augmenter la participation.
  • Les partis ou candidats aux élections à venir dans la région de l’Afrique de l’Ouest, par exemple ceux qui se présentent aux élections présidentielles au Nigéria en 2015, peuvent considérer de mettre en place des stratégies participatives et anti-clientélistes de campagne dans les circonscriptions où ils occupent une position d’opposant.
  • Beaucoup de questions cruciales sont soulevées par le succès électoral de ces stratégies anti-clientélistes de campagne. De nouvelles expérimentations, par exemple, pourraient employer des analyses factorielles pour étudier quelles sortes de tactiques électorales sont les plus efficaces contre les alternatives clientélistes. Mais certaines questions pourraient même être adressées sans avoir besoin de nouvelles expérimentations. Par exemple, les chercheurs pourraient explorer les conséquences de long terme des interventions comme celle de Wantchekon grâce à des analyses en aval. Les résultats politiques dans les villages traités par les expérimentations précédentes sont-ils objectivement meilleurs selon certains critères (par exemple le nombre de projets complétés, l’argent dépensé) ? Les électeurs sont-ils plus ou moins satisfaits de ces résultats ? Comment leur perception de l’achat de vote et de la corruption électorale a-t-elle évolué à la suite de ce traitement ?